Je demandais tout à mon LLM. C'était devenu une blague entre collègues : « demande à Claude, il fait mieux que toi ». Jusqu'au jour où j'ai réalisé que mes mots disparaissaient vraiment.
Au travail, je passe mes journées à écrire : emails, specs de nouvelles fonctions, échanges avec nos prestataires IT, comptes-rendus à mon chef ou à la direction. C'est l'essentiel de mon poste de Deputy Head of IT. Et j'ai vu mon niveau de grammaire fondre. Je tâtonnais sur des accords basiques. Je cherchais le mot juste, je ne le trouvais plus, j'ouvrais Claude. L'IA rédigeait, je validais. Ce n'était pas du gain de temps. C'était une externalisation silencieuse de mon cerveau.
Le piège a un nom : l'offloading cognitif
Edward Risko et Sam Gilbert l'ont décrit en 2016 dans Trends in Cognitive Sciences : le cerveau humain délègue systématiquement l'effort mental à n'importe quel outil externe disponible. Calculatrice, GPS, post-it sur l'écran, et maintenant LLM. Le résultat est mesurable. Moins d'activation neuronale dans les zones mobilisées par la tâche. Moins de mémorisation. Moins d'autonomie de raisonnement quand l'outil n'est plus là.
L'IA n'est qu'un outil de plus dans cette série. Sauf qu'elle est le premier qui peut sous-traiter ton langage entier : pas juste un calcul, pas juste une route, mais ta capacité à formuler une pensée.
Le neuroscientifique allemand Manfred Spitzer parle de démence numérique. Le terme est contesté, beaucoup de chercheurs le trouvent populiste. Le mécanisme qu'il décrit, lui, est moins discutable : ce qu'on n'utilise plus, on le perd. Le muscle aussi. Les mots aussi.
Et c'est exactement à ce moment que tu deviens un simple valideur : un salarié dont la seule compétence active est d'appuyer sur la touche Entrée. Tu ne penses plus, tu accuses réception. Si la machine s'arrête, ta valeur s'arrête avec elle. Ton patron commence à s'en apercevoir avant toi.
Mon protocole anti-ramollissement
Depuis ce constat, j'applique une règle simple à chaque tâche d'écriture professionnelle. Trois étapes.
1. Brouillon brut d'abord, IA après. Avant d'ouvrir Claude ou ChatGPT, j'écris ma première version moi-même. Mauvaise, courte, peu importe. Trois phrases qui posent l'idée. Pour un mail à un dirigeant, ça veut dire : « je veux dire X, je le justifie par Y, je propose Z ». C'est cet effort de mise en forme initiale qui maintient le muscle. L'IA passe ensuite, mais sur une base que j'ai posée seul.
2. Une question, pas une délégation. Quand je sollicite l'IA, je lui demande une critique ou une variante de ma version, pas une rédaction from scratch. « Améliore le ton de ce mail. » « Donne-moi trois reformulations plus directes. » « Que manque-t-il dans cette synthèse ? » Je reste l'auteur, elle devient l'éditrice. La nuance est minuscule à dire, énorme à pratiquer : tu décides quoi, elle aide sur le comment.
3. Une tâche par semaine sans IA, totale. Un mail sensible. Une note de synthèse. Un compte-rendu un peu engageant. Je choisis une tâche par semaine et je l'écris seul, avec mes hésitations, mes tournures un peu lourdes, mes redites. C'est inconfortable. La première fois, j'ai mis trois fois plus de temps que d'habitude. C'est exactement pour ça que je le fais : pour mesurer ce que j'avais déjà perdu.
Ce protocole tient en trois lignes. Le suivre exige une discipline réelle. Mais sans cette discipline, l'usage quotidien de l'IA produit la même atrophie qu'un membre dans un plâtre. Ce qu'on n'utilise plus, le corps le démantèle. Le cerveau ne fait pas exception.
Piloter, c'est aussi savoir poser l'outil
Je ne dis pas qu'il faut renoncer à l'IA. Je m'en sers tous les jours, et je continuerai. Je dis qu'il faut la piloter au lieu de lui céder le pilotage. La différence est dans le réflexe : est-ce que tu commences par penser, ou est-ce que tu commences par demander ?
Maîtriser l'IA au travail, c'est aussi maîtriser le moment où on ne l'utilise pas. Sinon, tu finis simple valideur. Et un simple valideur, ça se remplace par un autre simple valideur, sauf que celui d'à côté coûte moins cher, ou ne coûte rien, parce que c'est un agent.
J'ai raconté ailleurs comment j'ai perdu la notion de l'effort en utilisant l'IA. Cet article est la suite pratique : la tactique pour la récupérer.
Pour aller plus loin
- Risko, E. F., & Gilbert, S. J. (2016). Cognitive Offloading. Trends in Cognitive Sciences. — l'étude de référence sur la délégation systématique de l'effort mental aux outils externes.
- Spitzer, M. (2012). Digitale Demenz. — premier livre à théoriser le concept de démence numérique. Ouvrage controversé scientifiquement, mais utile pour situer le débat.